Maghreb : le modèle turc
Puissance économique émergente, laboratoire de la modernité politique musulmane, acteur diplomatique incontournable au Moyen-Orient, Ankara suscite un engouement sans précédent au Maghreb.
Fini la brouille, oublié les malentendus, voici venu le temps de la nouvelle amitié ! Les relations turco-arabes connaissent un spectaculaire réchauffement. Ankara, sous la houlette du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a multiplié les gestes en direction des Arabes, qui, de leur côté, se réjouissent du nouveau tropisme oriental de la diplomatie turque.
Turcs et Arabes reviennent de loin. Ils se sont tourné le dos et ignorés mutuellement pendant des décennies. Pour dire les choses trivialement, le monde arabe regardait son nombril, et la Turquie scrutait celui de l’Europe, qu’elle situait quelque part entre Berlin, Bruxelles et Paris…
Les choses ont commencé à changer en 2002, après l’accession au pouvoir à Ankara des « islamistes » de l’AKP, le Parti de la justice et du développement de Recep Tayyip Erdogan.
Croissance de dragon
Les changements à l’œuvre dans « la nouvelle Turquie » éveillent la curiosité des Maghrébins, et tout particulièrement celle des Tunisiens et des Algériens, qui, contrairement à leurs frères du Machrek, ont conservé un souvenir empreint d’une certaine nostalgie de la période ottomane…
La belle réussite économique turque va d’abord interpeller les milieux d’affaires maghrébins. Avant d’être sévèrement affectée par la crise mondiale – son PIB s’est contracté de 4,7 % en 2009 –, la Turquie a affiché, pendant une demi-douzaine d’années, une croissance digne d’un dragon asiatique, de l’ordre de 7 % par an. Elle devrait rééditer cette performance en 2010.
Le pays, dont la production industrielle surpasse celle de l’ensemble des États arabes réunis, récolte les fruits de la libéralisation économique et de l’assainissement de son secteur financier. Les patronats tunisien, algérien et marocain multiplient les voyages en Turquie pour méditer sur le modèle et jeter les bases de nouveaux partenariats avec leurs dynamiques homologues de la Tüsiad. Pari gagnant ! Alger est aujourd’hui devenu le premier partenaire africain d’Ankara, avec des échanges commerciaux supérieurs à 3,5 milliards de dollars. Concernant la Tunisie, ce volume, qui a augmenté de 65 % en 2008, dépasse le milliard de dollars. C’est d’ailleurs TAV, une entreprise turque, qui a réalisé l’aéroport Zine-el-Abidine-Ben-Ali d’Enfidha, avec à la clé un investissement de 500 millions de dollars.
Avec le Maroc, en revanche, les échanges, de l’ordre de 600 millions de dollars annuels, sont plus modestes et orientés à la baisse.
La société civile et l’intelligentsia maghrébine, d’abord sceptiques, puis intriguées, sont quant à elles tombées sous le charme du tandem islamo-conservateur formé par Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül. Les réformes politiques mises en œuvre depuis 2002, qui ont abouti à la démocratisation du pays et à une véritable reconquête des institutions par les civils, sont observées et disséquées avec intérêt au Maghreb. L’expérience turque tord le cou à presque toutes les idées reçues qui ont cours dans la région. Elle montre que l’inclusion de l’islam politique peut se révéler être un choix politiquement judicieux et que tous les islamistes, ou supposés tels, ne sont pas forcément des illuminés. Que leur arrivée au pouvoir n’est pas forcément synonyme de remise en question des libertés individuelles. Que « l’islamisme » peut être soluble dans la démocratie. Que la laïcité peut avoir cours dans un pays musulman.
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