Islam en Bosnie : la fin de règne contestée du reis-ul-ulema Mustafa Cerić
Le prophète Mahomet est mort pauvre, mais c’est un homme riche qui va quitter la direction de la Communauté islamique de Bosnie. Après vingt ans de pouvoir sans partage, Mustafa Cerić s’apprête à laisser la place.

Le bilan du reis-ul-ulema est mitigé : il a confondu religion et politique, et légitimé des courants islamiques radicaux sans parvenir à promouvoir le dialogue interreligieux en Bosnie-Herzégovine. Point de vue.
Après avoir été reis-ul-ulema de la Communauté islamique de Bosnie Herzégovine pendant près de deux décennies, Mustafa Cerić a déclaré qu’il ne se porterait pas candidat à sa succession. À vrai dire, le règlement de la Communauté islamique le lui interdit, mais c’est une formalité à laquelle il ne s’est jamais tenu. « L’islam et la Communauté islamique, c’est moi », voilà ce que laissait entendre le comportement du reis, bien qu’il n’ait jamais prononcé cette phrase.
Le nouveau chef de la Communauté islamique sera élu à la fin de cette année et - à moins que l’on tombe de mal en pis, ce qui est toujours possible par chez nous - il aura la lourde tâche de « démustafiser » tant cette communauté que la composante bosniaque de la société bosnienne.
Vingt années au pouvoir, vingt années ratées ?
La Communauté islamique, que son chef a dominé sans partage pendant les vingt années de son mandat, a ignoré les réalités nouvelles, a réagi trop tard ou de manière erronée - souvent les deux. Elle a contribué à réduire l’identité bosniaque à un aspect exclusivement religieux et à légitimer institutionnellement le wahhabisme.
Parmi les « perles » de Mustafa Cerić, on peut relever celles-ci : « Certains notent que sont apparus dans la Bosnie actuelle de ’nouveaux musulmans’. Les anciens étaient bons, contrairement aux nouveaux. Quelle était alors la raison de tuer les vieux ? Avez-vous une réponse ? Non, naturellement ». Ou encore, à propos de la « turquisation » des Bosniaques : « Notre seule faute est de ne pas être des Turcs »...
Le reis Cerić a tenu ces propos lors de sorties à l’étranger, sorties au cours desquelles il disait tout ce qu’il évitait de dire en Bosnie-Herzégovine. Par ailleurs, se mêlant de tout – il a demandé à Haris Silajdžić d’élaborer une nouvelle Constitution et a été jusqu’à tenir réunion avec l’ancien entraîneur de l’équipe nationale de football, Blaž Slišković – Mustafa Cerić ne pouvait pas s’occuper des véritables problèmes des musulmans. C’est ainsi qu’il en est venu à devenir lui-même un problème.
Dès son élection, en cette lointaine année 1993, la Communauté islamique a été confrontée au défi nouveau du salafisme. Certains des plus importants intellectuels musulmans, comme Rešid Hafizović, ont été brutalement mis sur la touche, voire anathémisé, car ils étaient perçus comme une menace par le reis et son nouveau système. Ce fut le cas, par exemple, de Mustafa Spahić, un des premiers soutiens de Cerić, devenu très critique par la suite.
Les frontières entre les comptes de l’État et ceux de la Communauté islamique vont petit à petit disparaître et les bonnes relations entre les musulmans et les autres communautés religieuses remises au cause. Une des premières interventions publiques du nouveau reis Cerić concerna le « scandale » de la vente de porc dans la ville encore assiégée de Sarajevo, dont tous les habitants étaient, pour le coup, réduits en chair à canon...
Le langage de la force
L’islam bosniaque de l’époque Cerić parlait le langage de la force, celui qu’affectionnait le reis. Ce langage était relayé par ses lieutenants placés dans les médias officiels de la Communauté et chargés de lister les ennemis internes et d’embellir l’image et les œuvres du grand imam. C’est ainsi que sur un seul numéro de la revue Preporod (Renaissance), l’organe de la Communauté islamique, ont été publiées pas moins de 27 photos du reis Cerić.
Il serait beaucoup plus long d’inventorier toutes les erreurs commises par le reis que ses réussites. Il ne pouvait pas arriver à un pire moment dans l’histoire de la Bosnie-Herzégovine, marqué par le passage d’un système social à un autre, par l’agression et le génocide, à une époque marquée par le renouveau de l’exaltation religieuse, d’ailleurs pas seulement chez les musulmans, alors qu’Alija Izetbegović menait en permanence une « double politique »...
Mustafa Cerić est tombé comme l’huile sur le feu. Ambitieux et narcissique, il s’est comporté dès le premier jour en chef national plus que religieux. Il prétendait au leadership sur tous les musulmans d’Europe, à défaut de pouvoir devenir secrétaire général de l’Otan... En parallèle, il a tout fait pour créer une nouvelle société bosniaque, où tout, absolument tout, du lever du soleil à la nomination du directeur du dispensaire de Vareš, devait obtenir sa bénédiction.
Merci, vraiment !
Certains critiques pensent que Mustafa Cerić a tenté l’impossible, essayant d’organiser une Communauté islamique européenne, selon le modèle de l’Église Catholique, voulant contraindre le gouvernement de la Fédération à ordonner aux banques allemandes et autrichiennes de travailler selon les principes islamiques. Il ne lui est jamais venu à l’esprit de s’occuper des affaires courantes d’un reis.
Reconstruire des mosquées avec l’argent des voleurs ou dictateurs arabes, développer une industrie trompeuse de gris-gris conjurant le mauvais œil n’ont pas été des tâches ardues pour celui qui, jusqu’à la fin de son mandat, a cherché à se présenter comme une institution supérieure, tout en s’enrichissant au passage.
Senad Pečanin écrivait dès 1999 dans son texte « Une ‘reisolution’ qui coule de source » : « Sans penser un instant que les fidèles voudraient trouver chez leur reis un peu de chaleur, de courtoisie, de confiance, Cerić cultive même en public la sévérité, le protocole, le sérieux. Il est de ceux qui cachent leur âge véritable pour paraître plus vieux [il est né en 1952, NDA]. Le reis, avec son air sombre, sévère et boudeur et sa villa au centre-ville [l’ancienne maison du chef communiste Rate Dugonjić, NDA], avec ses gardes du corps et chauffeurs, a réussi à faire de lui-même une institution. Une institution grandiose, dans le style des grands palais froids où le réalisme socialiste logeait ses comités centraux...
Finalement, les musulmans bosniaques ont été bien malchanceux d’élire à leur tête un personnage qui semblait être un digne héritier des Čausević, des Đoza et d’autres figures brillantes de la Communauté islamique... Le prophète Mahomet était riche avant de commencer la divulgation et la gloire de l’Islam et il est mort pauvre : Mustafa Cerić ne connaîtra certainement pas le même destin ».
Treize ans après la publication de cet article (où l’auteur écrivait aussi que « la Communauté islamique sous la direction de ce reis n’a pas été en état de resserrer les liens avec les autres communautés religieuses de la Bosnie, mais a plutôt ouvert de nouveaux champs de bataille dans un pays déjà détruit »), Mustafa Cerić a précisé : « Je remercie tous ceux qui, grâce à la Constitution de la Communauté islamique, ne m’ont pas obligé à porter à vie l’honorable et grave fardeau de reis-ul-ulema des Bosniaques ». Merci, vraiment. Il n’est pas difficile d’imaginer ce qu’il serait advenu dans le cas contraire. Au mieux, je dis bien au mieux, rien n’aurait changé.
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