Hosni Moubarak a du sang sur les mains
« Il pousse son peuple à s’entretuer pour sauver sa peau », crache par terre, Osman, 21 ans, le visage en sang. Telle est sans doute la seule morale du Bloody wednesday, hier, au Caire. Officiellement, pourtant, on demande toujours ici aux Egyptiens de se contenter de la version de la télévision d’Etat. Spontanément, une masse immense – jusque-là si silencieuse pourtant – se serait levée. Comme un seul homme. Pour aller soutenir son cher général-pharaon.

Dans le taxi qui nous ramène de Kheops où le chaos touristique règne1, Ali, notre chauffeur, n’en revient pas. Au courant, il l’était que le parti unique avait appelé ses partisans à descendre dans la rue. « On a reçu des SMS. On sait pas de qui. Mais ils ne seront pas très nombreux. Tout le monde veut que Moubarak dégage », se marre Ali. Et puis, son téléphone soudain carillonne comme un fou. Ali vire blême. « Ils vont être des dizaines de milliers ! »
Drapeau rouge sang à l’effigie du raïs
Il a raison Ali. Il est 10 heures à peine. De chaque quartier, notamment des bidonvilles, des petits groupes dévalent. L’effigie de Moubarak comme seul drapeau. Embouteillage monstre. Le parti unique est encore efficace...
A moins que le « miraculeux » retour des connexions Internet en soit la cause. Jusqu’à présent bloqué pour bâillonner la « faceboocratie » de la jeunesse égyptienne, le Net est rebooté. Etrange coïncidence qui n’en saurait être une. Le Net retrouvé est la cause de ce flot qui grossit. Grossit. D’abord festif : concert d’avertisseurs sonores ; puis tendu, très tendu : il ne fait plus bon être subitement journaliste étranger. Molestés puis arrêtés, nos confrères de FedePhoto sont les premiers à en faire les frais. Et enfin monstrueux. Terrifiant.
La contre-manifestation dictatoriale ne sera pas pacifique. Qui pouvait le croire ? Personne. Moubarak le premier dans son palais doré où il s’accroche au pouvoir. Tout comme les milliers de militaires qui quadrillent la cité avec leurs tanks et ont transformé la place de la révolte en un effrayant piège à rats. Accès barrés, issues réduites à des trous de souris... que la plus laxiste des commissions de sécurité condamnerait, fût-ce pour la sortie de secours d’un petit cinéma de quartier...
Et pourtant. Lorsque la manifestation pro-Moubarak renonce, comme prévu (?), à aller battre le pavé sous les fenêtres de la télévision d’Etat pour marcher sur la place Tahrir, nul ne tente de l’en empêcher. Surtout pas les militaires, quasiment complices, qui se postent dans une hallucinante neutralité. Assistent au carnage sans broncher. « Ils nous cantonnent sur Tahrir, et c’est normal... Mais alors pourquoi l’armée n’interdit pas l’accès à la place en amont... Pour qu’il y ait un carnage ? Et que, demain, Moubarak se pose en sauveur ? C’est ça l’histoire ! », hurle Islam, 28 ans, en sang.
Il est 13 heures. La première charge des nervis du régime s’est faite... à dos de chameau et de cheval. Sur la place, on porte déjà des corps ensanglantés qu’on tente de soigner sous le dôme de la vieille mosquée. On hurle. On essaye de repousser les vagues d’assaut des pro-Moubarak avec des moyens de fortune. Un vieux bout de carton déchiré en guise de casque pour ne pas être fracassé par la pluie de pierres qui s’abat. Ou pire par les énormes blocs qui dévalent des toits de ces mêmes immeubles que, la veille, les agents de la police politique du raïs avaient investis. Des cagettes en plastique en guise de barricades. Et la rage de la survie pour seule force.
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