Ghannouchi ; Ce qui attend les Tunisiens
Qui est Rached Ghannouchi ? Penseur islamiste fréquentable pour les uns, dangereux dissimulateur pour les autres, le fondateur et actuel président du parti Ennahda, vainqueur des récentes élections à l'Assemblée constituante tunisienne (89 sièges sur 217), est le personnage le plus contesté du pays. Un des plus mal connus aussi. Une petite histoire court les beaux quartiers de Tunis. Un Tunisien vient de décéder et arrive au paradis. Reçu par saint Pierre, il remarque que les murs de son bureau sont couverts d'horloges : "A quoi servent-elles ? interroge-t-il.
- Ce sont les horloges du mensonge, répond saint Pierre. Lorsqu'une personne dit un mensonge, son horloge personnelle avance d'une heure. Celle de Mère Teresa est bloquée sur midi, car elle n'a jamais menti. Celle de Martin Luther King marque 2 heures, car il a proféré deux mensonges.
- Je ne vois pas celle de Ghannouchi ?
- Elle se trouve dans le bureau de Jésus, il l'utilise comme ventilateur."
Pour une partie des Tunisiens, Ghannouchi, voix fluette et carrure massive, serait le champion du double langage. Il cacherait sous un discours de démocrate moderniste un projet islamiste qu'il voudrait imposer à la société."Jugez-nous sur pièces", répondent les responsables d'Ennahda.
A 70 ans, Rached Ghannouchi dit avoir beaucoup appris. Il a aussi beaucoup changé de héros. Ancien étudiant à la Sorbonne, nationaliste arabe lorsqu'il est étudiant au Caire, dans les années 60, Ghannouchi admire alors Nasser. Mais il se remet à prier "dans la nuit du 15 juin 1966", avoue-t-il un jour, et l'Egyptien Hassan el-Banna, le fondateur des Frères musulmans, devient son nouveau modèle. Séduit par l'imam Khomeyni et la révolution iranienne en 1979, il est élu, cette année-là, émir d'un groupe islamique qui deviendra le Mouvement de la tendance islamique (MTI), clandestin, puis Ennahda (Renaissance) quand Ghannouchi voudra lui donner une façade légale.
Accusé par Habib Bourguiba de vouloir le renverser, le fondateur d'Ennahda est emprisonné puis condamné à mort en 1987. Le coup d'Etat de Zine Ben Ali, cette année-là, lui évite de justesse la potence. Mais il est contraint à l'exil et obtient l'asile politique à Londres en 1993, écrit des ouvrages sur la pensée islamique et ne rentre à Tunis qu'en février 2011, à la faveur de la révolution.
Petit florilège de ses déclarations successives et contradictoires.
Sur l'islam
"L'islam passera en ce siècle de la défensive à l'attaque. Ce sera le siècle de l'Etat islamique. "(sept. 1979) (1)
"Selon l'article 1erde la Constitution, nous sommes déjà un Etat musulman dont la religion est l'islam. Nous ne voulons rien ajouter, rien retrancher."(oct. 2011, au Monde).
Sur la charia
"La plupart des Constitutions arabes, y compris la Constitution tunisienne, ont stipulé l'islamité du chef de l'Etat. Il s'agit en effet d'une stipulation abusive et vide de contenu, tant que ces Constitutions ne contiennent pas d'article imposant la charia comme source principale de toute législation. " (1973, dans son livre "Les libertés publiques dans l'Etat islamique" [2]).
"Nous respectons les libertés, et chaque minorité a le droit d'exercer ses droits, ce qui n'est pas en contradiction avec la loi islamique. Il n'empêche que, dans une démocratie à majorité islamique, la loi est inspirée des textes islamiques. Mais nous n'avons jamais demandé l'application de la charia." (3 octobre 1992, à Libération).
Le souhait est que "le consensus sur lequel s'unit la société tunisienne corresponde à la charia, en respectant ses règles fixes : interdiction de l'alcool, des rapports sexuels hors mariage, des droits des homosexuels..." (avril 2011, lors d'un débat à Tunis).
"L'Etat tunisien est un Etat islamique selon l'actuelle Constitution, sa législation est inspirée de la charia, elle-même influencée par les lois françaises de Napoléon, elles-mêmes influencées par le malékisme." (27 avril 2011, lors d'une réunion à Paris).
Sur l'apostasie
"L'apostasie est le reniement de l'islam après qu'on l'a embrassé de plein gré.(...)Des versets du Coran ont énoncé à plusieurs endroits le caractère affreux de ce crime et menacé quiconque s'en rend coupable du plus atroce des supplices, sans toutefois édicter une peine précise ici-bas. Quant à la tradition (la sunna), elle a exigé la mise à mort (conformément au hadith) : tuez quiconque change de religion."(1993, dans "Les libertés publiques dans l'Etat islamique").
Sur la démocratie
"Les idées de démocratie, de pluralisme politique, de dialogue avec d'autres partis, y compris des partis non islamistes, sont acceptables au Maghreb." (15 avril 1995, interview au Point).
"Je serai heureux quand je verrai la Tunisie développer une démocratie qui marie islam et modernité." (octobre 2011, au Monde).
Sur la laïcité
"La société islamique organise la vie spirituelle des individus. On ne peut concevoir de société islamique laïque ou de musulman laïque, sauf à renoncer à ce qui est l'essentiel pour l'islam." (octobre 1989 à Algérie Actualités).
"Nous rejetons votre conception qui consiste à séparer la religion et la vie de la société." (avril 1993 à L'Express).
Sur le hidjab, la minijupe, les bars
"Le hidjab représente l'une des expressions de la société musulmane. L'Etat musulman l'encouragera."
"La minijupe sera interdite, mais si les mesures pédagogiques n'ont pas porté leurs fruits."
"Les bars fermeront quand ils n'auront plus de clients. Ce sera peut-être l'affaire d'une génération. L'objectif n'est pas tant l'interdiction que la suppression de la demande."
Sur les seins nus à la plage : "L'islam est une religion de tolérance. Mais ce n'est pas parce que nous sommes tolérants que nous devons accepter les atteintes à la dignité de nos peuples." (1990 àJeune Afrique).
"Nous avons toujours défendu le droit des hommes et des femmes à choisir leur mode de vie. Nous sommes contre toute imposition du foulard au nom de l'islam, et nous sommes contre toute interdiction du port du foulard au nom de la laïcité et de la modernité."(mars 2011 sur Al Jazeera).
Sur la femme
"Nous ne toucherons pas au Code du statut personnel. Nous pourrions même consolider les acquis de la femme, par exemple sur l'inégalité des salaires ou sur la création de crèches sur les lieux de travail. Il y a aussi beaucoup de harcèlement sexuel. Nous voulons nous en occuper."(29 oct. 2011 au Monde).
Sur l'utilisation du français
"On est devenus franco-arabes, c'est de la pollution linguistique. Celui qui n'est pas fier de sa langue ne peut pas être fier de sa patrie." "Nous sommes arabes et notre langue, c'est l'arabe." (octobre 2011, à Express FM).
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